Au cours de chaudes soirées on avait l’habitude de s’asseoir dans les vignes dont les feuilles changeaient déjà de couleur et qui étaient garnies de grappes mûrissantes. On regardait la lune se lever au-dessus de la vallée. La ville était à demi cachée par la brume, ici ou là une lumière se montrait, et au-delà c’était les plaines qui s’étendaient aussi loin que les yeux pouvaient porter. Le matin je peignais la cour de l’illustration 19 et durant mon travail, les paysans passaient à côté de moi en direction du verger pour aller remplir leur « gerli »  de poires et de pommes. L’après-midi je travaillais aux trois Vaudois lisant la Bible de l’illustration 20. J’étais assise dans la cuisine de la ferme qui avait, je pense, la plus belle vue de l’endroit.

Au rez-de-chaussée il y avait l’étable et une cour nue et sablonneuse avec quelques arbres et des pots de fleurs. Il y avait également un escalier de bois envahi par une vigne conduisant à un balcon également couvert de vigne et longeant le premier étage. On pouvait voir le soleil  se  coucher derrière la montagne et toute l’étendue de la vallée avec les châtaigniers plus bas.

 La propriétaire est la femme située au premier plan du tableau, et elle faisait tout ce qui lui était possible pour moi.

Elle me montra sa chambre qui était bien rangée et propre.  Il y avait un bouquet de lauriers dans un coin, et à la suite de ma question lui demandant si une superstition y était attaché, elle me dit : « Non, nous sommes vaudois et nous ne croyons pas aux superstitions. Je l’ai parce que j’aime le vert et que ça me plaît d’en avoir dans la pièce. » Puis elle me montra la vigne qui encadrait la fenêtre et déclara : « ne trouvez-vous pas que c’est joli et n’ai-je pas une belle vue sur la vallée ? » Elle m’entraîna ensuite dans le petit salon et me montra quelques livres très précieux pour elle, leur propriétaire. Parmi ceux-ci se trouvait une édition anglaise de Scott et sur ma question, comment se fait-il que ce soit de l’anglais, elle me dit que tout le monde lisait ou parlait un peu l’anglais, et je trouvais cela vrai. Les Anglais sont aimés des Vaudois, car ils disent qu’ils les ont toujours aidés, et qu’on s’entend tous bien !

 

XIX - La cour d’un paysan vaudois.

 

 

Tous les après-midi cette petite paysanne vaudoise insistait pour me faire du thé et me donner d’épaisses tranches de pain et de la confiture-maison. Je me sentais très anglaise, et elle paraissait heureuse de me voir manger le pain et la confiture en disant continuellement : « Vous êtes bien jeune . Mangez, mangez encore ! » En cette circonstance elle faisait attention à ne pas mettre le pied de sa chaise sur ma blouse, car elle disait que si elle le faisait, je devrais l’inviter à mon mariage ! Elle me raconta qu’en pays vaudois, quand un homme va chercher sa fiancée, ses amis l’accompagnent, et lui demandent si elle sera sa femme. Si elle consent, ils suspendent des cuillères de bois et des louches autour de sa ceinture en lui disant qu’il faut qu’elle soit une bonne femme  et qui prenne soin convenablement de la maison.

Pendant que je peignais, mon modèle me demanda si elle pouvait coudre ou tricoter, et je la laissais faire chaque fois que c’était possible. Elle était très polie, et même avant d’éternuer, elle me disait qu’elle voulait le faire et m’en demandait la permission !

Il y avait beaucoup de mouches et quand l’une d’elles se posait sur son nez ou sur son front, elle disait : «Puis-je enlever cette mouche ? Elle me dévore. C’est insupportable, et si elle reste là elle va gâter le portrait, car vous allez la peindre par erreur. [1] » Quand les deux autres modèles posaient pour moi, elle les préparait, et leur disait que lorsqu’ils avaient une mouche sur le nez, il fallait me le dire et demander s’ils pouvaient la chasser, sans quoi je devrais la peindre !

À l’heure du thé, « Monsieur le Coq » un poulet marron à longues pattes venait régulièrement à la cuisine et mon modèle demandait toujours à ses nièces de la maison d’à côté si « Monsieur le Coq » avait eu quelque chose à manger. S’il avait été nourri, il était renvoyé, autrement on lui donnait des miettes de pain. Un chaton venait aussi pour son bol de lait qu’on n'oubliait jamais. Après le thé on m’emmenait voir les fleurs et pour aider à les arroser, ou bien nous allions au verger voisin, et quand on revenait à la maison on me donnait souvent un bouquet de géraniums ou d’autres fleurs

 

Je prêtais tous nos journaux anglais à mon modèle et elle était ravie.  Elle me dit qu’elle pouvait un peu lire l’anglais, car dans sa jeunesse elle était allée en Amérique avec une dame anglaise, puis elle était allée en hollande avec une autre Anglaise. Elle me dit que les Vaudois essaient tous d’aller en Angleterre ou de passer quelque temps avec des Anglais durant leur vie et qu’ils font des économies dans ce but. Ses nièces qui étaient presque adultes, faisaient actuellement des projets pour se rendre en Angleterre à la première occasion. Devenus vieux, ces gens retournent à leurs fermes et travaillent la terre. Ce qui me frappa c’était la façon simple et sobre dont les femmes s’habillaient. Quelques-unes des plus âgées ont toujours leurs bonnets, mais elles les délaissent et portent des vêtements modernes. Ces derniers sont toutefois très simples, généralement noirs, gris, ou bleu foncé.  Le matin elles portent de grands chapeaux de paille, une blouse, un tablier de coton. Les garçons ou les hommes portent parfois des chaussures ou des chaussettes, une chemise ouverte sur le devant et des pantalons. L’après-midi ils ont d’habitude des vêtements modernes. En quelque sorte, ils ne s’occupent pas de l’entourage, mais d’un autre côté ils sont en concordance avec l’atmosphère puritaine sévère de l’endroit.

 

Un jour on se rendit à Bobbio Pellice. Ce ne fut pas facile d’y arriver, car on avait un jeune cheval très fougueux, qui voulait soit faire demi-tour et rentrer à l’écurie, soit entrer dans chaque étable qu’il rencontrait.

Le cocher marchait ou courait devant lui, en caressant son museau et ça le calmait assez bien. Il soufflait également dans ses naseaux comme un Mexicain, ce qui était encore plus efficace.

Des soldats manœuvraient un peu plus haut dans la montagne et quand parfois un cor sonnait, le cheval décidait de s’arrêter pour écouter, mais on arriva enfin.

Bobbio est un petit endroit intéressant et une partie des alentours est très sauvage. On alla tout droit voir le moulin à eau au bout de la longue chaussée construite en partie avec de l’argent envoyé par Cromwell qui avait une grande admiration pour les Vaudois.

En revenant chez nous au long de la vallée, les brumes faisaient paraître les montagnes plus hautes qu’elles n’étaient, et leur donnaient une certaine étrangeté. La lune avait la brillance d’une lune du sud, intensifiant tout en formes inquiétantes. En me remémorant Bobbio avec ses murs blancs et sa situation, jamais elle ne m’a tant paru ressembler à une ville d’orient.

Après avoir terminé ma séance de peinture quotidienne, j’allais vagabonder et en passant à travers champs un après-midi, je vis une famille de paysans, qui ramassait les pommes de terre et coupait l’herbe poussant dans les sillons du champ labouré. La mère était une très belle femme brune avec les coins des yeux qui vont en s’abaissant, ce qui est si fascinant. Je lui demandais si je pouvais l’aider à arracher l’herbe, et m’agenouillant dans les sillons je commençais à le faire. Elle fut assez surprise et me dit : « mais vous allez salir vos mains et votre blouse, » aussi lui dis-je que tout serait lavé, et elle me dit que je pouvais le faire si ça me plaisait.

On rit, parla et travailla un certain temps ; je la trouvais très intelligente, et je finis par recueillir auprès d’elle quelques-unes des légendes et des chansons les plus belles.

Elle me raconta des histoires et son mari et ses enfants s’arrêtèrent aussi de ramasser des pommes de terre pour nous rejoindre. Puis, toujours agenouillée dans les sillons, elle commença à chanter, disant qu’elle avait une jolie voix quand elle était jeune mais que devenue vieille maintenant, elle n’arrivait plus à chanter.

 

 

Dans son adolescence elle avait été une des principales chanteuses lors des soirées quand tout le monde se réunissait dans les étables, mais elle disait que maintenant les garçons et les filles sortent et perdent l’habitude de chanter : «  ce n’est pas comme dans l’ancien temps.»

C’était merveilleux de la voir avec une botte de foin dans sa jupe, assise près d’un tas de pommes de terre, chantant et rechantant jusqu’à ce qu’elle trouve une chanson bonne pour moi : sa voix avait ce ton étrange, sympathique et sans apprêt, qui s’est perdu avec la civilisation.

Elle me parla des parques, ou fées, au sujet du cimetière qui est au milieu d’un champ de violettes et de cyclamens au sommet d’une montagne. Il n’est jamais à l’ombre du moindre nuage. Il est assez petit et n’a qu’un petit nombre de tombes, parce que le gnome qui coupe le fil de la vie des fées ne le fait que lorsque ces créatures immortelles pêchent. Une étoile étincelante brille sur une aiguille d’argent au sommet d’un campanile de corail au milieu du cimetière. Au sommet du campanile près d’un sablier se trouvent un bouvreuil et une fauvette, l’un chante les heures et l’autre les quarts d’heure. Ils ont été changés en saphirs transparents et quand on regarde au travers, on voit les petits corps des fées enveloppés d’habits dont les pans sont tissés de rayons de lune. La mort n’est pas terrible pour elles, et elles conservent même les belles couleurs de la vie. Personne n’a sonné depuis des siècles la cloche d’argent du cimetière, mais une fois, la nuit d’un lundi, le nain dormeur qui était gardien fut soudain réveillé par Celso qui lui dit avec consternation :

 

« - Prépare une tombe ; Mariuccia est morte. »

« - La première fée ? »

« - Oui. »

« - Qui l’a tuée ? »

« - L’amour, qui en a tué tant d’autres. »

 

 

 

 

 

 

 

 

XX - Vaudois lisant la Bible.

 

 

La même paysanne me raconta qu’on avait vu sur un rocher, au-dessus de Torre Pellice, une chèvre assise qui filait. Elle filait tellement que son fuseau et sa laine pendaient droit jusqu’au bas du rocher, et la raison pour laquelle elle s’asseyait là, c’était pour voir les garçons se rendant dans les étables de la ferme d’à côté pour faire l’amour aux filles.

Ils devaient tous passer près du rocher, et quand elle voyait quelqu’un qu’elle connaissait elle se changeait instantanément en cheval et courrait vers lui. Elle était forte, et courait si vite et si bien qu’elle ne fut jamais attrapée. Pour finir, un garçon qui était suffisamment courageux la prit en chasse, la saisit par la crinière, sauta sur son dos, et elle galopa alors jusqu’à son étable où elle se transforma en la fille du propriétaire.

De cette paysanne, j’appris aussi quelques-uns de leurs jeux. L’un d’eux est pratiqué depuis des temps immémoriaux et un champ spécifique lui est réservé. Il consiste à jeter loin vers une cible un morceau de bois particulier triplement fourchu. Celui qui le lance le plus loin de la cible a perdu, et à Pâques, où l’on joue toujours à ce jeu, il doit payer une amende qui consiste à offrir à dîner à tous les autres joueurs. Un autre jeu qu’on appelle « cavigliola » ressemble beaucoup à notre saute-mouton, avec la différence que celui qui saute ne doit toucher que d’une seule main le dos du garçon par-dessus lequel il passe et avec l’autre il doit planter un piquet dans le sol. Puis il prend position et le troisième saute par-dessus le premier, puis le quatrième par-dessus le second et ainsi de suite jusqu’à ce qu’ils aient tous sauté. Celui qui a planté le plus grand nombre de piquets est le vainqueur.

Une autre chose qu’elle me dit, c’était que, dans les temps anciens, les Vaudois allaient d’un lieu à un autre pour vendre des chaînes en or et de la joaillerie : de cette façon ils arrivaient à être admis dans des maisons qui sans cela leur auraient été interdites. Après avoir montré leurs articles, ils disaient avoir une plus belle perle encore, qu’ils ne pouvaient montrer qu’à  condition que personne d’autre ne soit mis au courant de son existence. Ils sortaient alors de leur ceinture de petites copies sur parchemin de la Bible ou des évangiles, et c’était cette perle qu’ils donnaient mais ne voulaient pas vendre.

Elle connaissait de nombreux contes des premiers temps vaudois. Selon une légende, leurs ennemis furent une fois conduits par un grand homme brun. « Un géant noir. » Alors que l’armée avançait, un petit berger vaudois vit le géant lever sa visière et invoquer Dieu et les Saints pour qu’ils lui donnent la victoire. Le garçon s’écria : «  vous allez voir comment mon Dieu va m’aider, »  là-dessus il banda son arc et la flèche perça le front du géant qui tomba mort.

Dans la ville de Lanzo à partir de laquelle on monte à Balme il y a une tour très pittoresque avec des « merli » appelés ainsi parce que les toitures fortifiées on l’apparence de rangées de queues de merles. Il y a un pont sur la rivière et on dit que lorsque la mort noire dévastait la région il y avait une porte à un bout du pont pour empêcher la peste de s’étendre ainsi que pour empêcher les gens de venir en ville. Avant de monter à Balme on alla voir des gens qui font des « grissini. »

« Les grissini » sont des pains en forme de tuyaux, fins, longs et  fragiles, d’environ quatre-vingt centimètres de long et plus fins qu’un doigt, qu’on mange partout dans tout le Piémont. Ils sont creux, croquants et mis en forme comme les macaronis et parfois on peut les utiliser pour aspirer du vin. En entrant par une porte basse dans un petit magasin on arriva à la pièce où on était en train de faire ce pain. La pièce était pleine de sacs de farine et de mottes de pâte. À une extrémité se trouvait le grand four habituel, très chaud du fait des fagots en flammes qu’on y avait mis. Un long plateau se trouvait devant. Derrière celui-ci se tenaient deux hommes travaillant la pâte humide de leurs doigts jusqu’à ce qu’elle se transforme en rubans ronds d’environ trois mètres de long. Puis, ils les posaient sur des tôles plates, et un homme nu jusqu’à la ceinture les introduisait dans le four pour les faire cuire. Il les  tournait avec de longues tiges et peu après il les sortait et les faisait passer à une femme pour être coupés en longueurs de quatre-vingt centimètres, ensuite on les empilait dans des paniers parterre. Tous ceux qui travaillaient étaient aussi peu habillés que possible à cause de la chaleur. La femme ressemblait à une Napolitaine avec ses cheveux très noirs, son fichu coloré pour se protéger les yeux de la chaleur, son corsage rouge et bleu et son tablier de coton. Le mouvement régulier des travailleurs et la rapidité avec laquelle tout cela se passait, étaient étonnants.

Pendant ce temps, les chevaux furent prêts et on commença notre montée vers Balme. Par endroits la vallée est sauvage et désolée, on ne voit que des masses de rocs et de grosses pierres parsemées de rochers gris et bruns ainsi que le vert clair du torrent rapide avec sa mousse qui court et se vaporise plus bas.

On traversa de nombreux villages, dont les rues étaient juste assez larges pour laisser passer un véhicule, et on croisa de nombreuses vaches, chèvres et brebis qui descendaient à Lanzo pour le marché du lendemain. On voyait des paysannes  portant leur « garbin » remplis de foin, de fumier, ou de bois sur la tête. Les « garbins » sont une sorte de panier comme sur la figure 21 qui s’adaptent à la tête et au cou. Ils ne sont pas très lourds, avec un coussin et sont assez confortables, car le poids se répartit entre la tête et les épaules. Le seul inconvénient est  qu’on doit se tourner tout entier si on veut regarder de côté ou derrière. De nouveau la vallée devenait maintenant rocheuse et il se mit à faire très froid. Pour la première fois depuis presque deux mois on ne vit plus le ciel bleu sans aucun nuage, car un orage se préparait et on fut bientôt enveloppé dans un fouillis de brouillard. Tout là-haut se trouvaient les montagnes aux formes déchiquetées comme des châteaux de pierre géants et au pied de leurs falaises il y avait des kilomètres et des kilomètres de rochers où l’on ne voyait aucun arbre. Le torrent était plus bas, et au-delà, d’autres prairies et des rochers montaient jusqu’aux pics dénudés de l’autre rive. En contournant un gros rocher on fit une pause momentanée, c’est alors qu’un paysan en veste brodée apparut sortant du brouillard qui s’épaississait. On l’arrêta pour lui dire que je voulais le peindre ; on prit son adresse, et on convint d’aller le voir le lendemain matin à sept heures. C’est l’homme qui porte son enfant dans son « garbin » de la figure 21.

Il habitait un chalet en dessous de Balme, et bien qu’il ait eu un bon nombre de travaux à faire dans les champs, il me donna tout le temps qu’il put me consacrer. Il savait exactement quand et où le soleil serait, et il me montra un bout de prairie qui était  protégé par un rocher pour que je puisse travailler à l’ombre toute la journée. Il fit tout son possible pour m’aider, mais je ne pus que peindre sa tête et ses mains car, bien qu’il n’ait eu qu’un panier vide sur la tête, il trouvait impossible de se tenir immobile pour moi sans que la tête lui tourne. Certains de ces paysans qui peuvent travailler toute la journée du lever au coucher du soleil sans se sentir jamais fatigués, ni avoir le vertige en suivant des sentiers dangereux, se sentent malades s’ils doivent s’asseoir ou rester debout immobiles, car ils n’y sont pas habitués.

L’après-midi, une paysanne amenait toujours deux chèvres et une vache pour les faire paître.

L’une des chèvres s’appelait Erica, et dès qu’elles me voyaient elles venaient à toute allure à cause du sel qui restait de mon déjeuner. Quand la propriétaire pensait qu’elles m’avaient suffisamment dérangé, elle les appelait en agitant les mains.

Si les paysans trouvaient que les vaches me dérangeaient, ils jetaient un bâton toujours plus loin qu’elles et non pas sur elles. Je pense que c’était le bâton de sorcière, mais j’étais trop occupée à ce moment-là, et je n’ai pas pensé à poser la question.

J’étais logée dans une maison de paysan ordinaire où il faisait très froid et la nuit je fus  presque jetée hors du lit par le vent, tandis que la pluie et la neige commencèrent à tomber à verse. Une fois mouillé, on ne peut plus jamais avoir d’habits secs car il est impossible d’avoir un feu. Les cheminées ne servent qu’à faire la cuisine, et pour cela il y a seulement besoin de quelques bouts de bois, d’une casserole ou d’un pot.

La maison dans laquelle habitait mon modèle, située comme la plupart des autres sur l’extérieur du village, était ronde par derrière pour l’empêcher d’être emportée par les avalanches ; du fait que la forme ronde divise l’avalanche, la neige déboule sans mal de chaque côté. Elle se composait d’une étable, voisine d’une grande pièce avec un rideau derrière lequel se trouvaient les lits, et d’une chambre à l’étage où dormaient les garçons. C’était sommaire mais plutôt confortable. Il y avait un plancher de bois qui n’était pas plat au lieu de l’habituel sol de terre battue, et une longue fenêtre basse avec un banc dessous. De grosses poutres noires traversaient le plafond et il en pendait toutes sortes d’ustensiles ; des oignons, la lampe à huile coutumière attachée à une ficelle, un vieux jambon salé pendu pour sécher pour les besoins de l’hiver, quelques habits et un  intéressant groupe de « rocche » (quenouilles.)

Les  « rocche » sont très délicatement faites de bois coloré et de paille avec divers dessins et quand on file, le long manche se fixe à la ceinture.

La première fois que je vins dans cette maison, la mère faisait la soupe, les filles filaient, le père et les garçons se reposaient après être revenus des champs. On me disait toujours de m’asseoir sur le banc de la fenêtre où je pouvais dessiner et écrire confortablement. Comme on a ri, car les paysannes s’amusaient autant de moi que moi d’elles.

Elles sortirent leurs vieux berceaux en bois peint et plusieurs rouets, tous de formes différentes, et leur « scagno » était soigneusement tenu à l’écart de l’enfant le plus jeune, pendant que je faisais un dessin pour leur faire plaisir. Le « scagno » est le siège à trois pieds qu’on utilise lors du carnaval, quand les chanteurs que je décris à la fin du chapitre, sont dans l’étable, le premier chanteur s’assied dessus. À d’autres périodes chacun peut l’utiliser. On me montra aussi divers traîneaux et on m’expliqua comme ils dansent pour la fête de Sainte-Agnès. Ils me racontèrent que ce jour-là, leur oncle montait au Pian della Mussa. En chemin, il laissa ses traîneaux à l’extérieur d’une petite chapelle. Quand il sortit, il les trouva qui dansaient et se déplaçaient, et ceci parce que c’était fête, ils dansaient tellement qu’il dut les abandonner!

Le père de famille, Castagneri, se faisait un plaisir de me raconter tout ce qu’il savait ; ses fils et ses filles prenaient tout autant d’intérêt à écouter, et de temps à autre, son épouse l’aidait  à se souvenir et lui faisait des suggestions. Il disait toujours  « maintenant, je ne peux pas vous dire que c’est tout à fait vrai, car je n’y étais pas moi-même. Je ne l’ai pas vu, et ça ne m’est pas arrivé, ça m’a été raconté par tel ou tel, par conséquent ça ne peut pas être tout à fait certain.»

 

D’autres fois il ajoutait : « c’est aussi vrai que je suis assis ici à vous le raconter. Ça m’est arrivé à mon oncle et moi ; nous y étions en personne, et mon oncle est l’homme le plus fort du pays. » Je suis certaine que mon raconteur d’histoire n’inventait pas ce qu’il me décrivait, il était trop sincère. Il me surprit en me disant : « Vous avez lu plus que moi, et cependant il faut que vous sachiez qu’il y a des choses que nous ne pouvons pas comprendre. Vous pouvez dire que c’est l’électricité ou ce que vous voudrez, les faits demeurent et personne ne peut les expliquer. »

Que savait–il de l’électricité, je l’ignore sauf qu’il se pouvait que dans son apprentissage de guide, il en ait entendu parler par quelque alpiniste. Depuis cette époque l’aîné des garçons m’a envoyé de nombreux chants et légendes, ce qui a dû lui prendre beaucoup de temps pour les copier. Lorsque j’écrivais, ils s’écriaient tous : « quelle vitesse, comme elle écrit vite ! » Et lorsqu’il n’y avait qu’un trait de plume sur mon papier à dessin : « c’est tout à fait ça, c’est merveilleux ! »

Une des histoires de chasse concernait un chasseur de  chamois de Balme, un certain Battiesta Bogiatti.

Un samedi, ce personnage redescendait au Pian della Mussa. Il commençait à faire sombre lorsque levant les yeux, il vit un chamois devant lui. Comme il n’avait pas de fusil, il lui jeta une pierre, mais le chamois n’y prêta pas attention. Bogiatti continua son chemin et le chamois se montra à nouveau.  Alors le chasseur décida qu’il reviendrait le lendemain pour le tirer, bien que ce fut un dimanche. Il vint au point du jour et peu après, il vit le chamois se tenant sur un rocher. Il tira, manqua la cible, l’animal le fixant avec des yeux de feu.  Murmurant un juron auquel le chamois répondit d’un sourire méprisant, Bogiatti fit feu de nouveau à côté. Alors, fou de rage il fit la chasse au chamois sur un glacier dangereux. À la fin, l’animal s’arrêta et quand Bogiatti tira, il tomba mort. Le chasseur se précipita jusqu’à lui plein de joie, chargea sa dépouille sur ses épaules et entreprit de trouver un raccourci pour arriver à temps à la messe. Le poids du chamois augmentait et Bogiatti fini par poser sa charge en s’exclamant : «  brutto diavolo, come sei pesante ! » A  ces mots les yeux du chamois mort s’éclairèrent avec splendeur, ses cornes brillèrent comme du feu et il dit : « tu ai portato me, adesso io porto te » (tu m’as porté, maintenant je vais te porter.) Le pauvre chasseur pensa avoir péché pour n’avoir pas assisté à la messe ; mais il avait toujours eu une dévotion pour Saint-Georges, et avant que le diable ait pu le toucher, il s’agenouilla et pria son Saint-patron pour qu’il le sauve ; il lui promit que dans ce cas, il lui ferait peindre une fresque dans l’église. Saint-Georges apparut, volant dans les airs sur un cheval blanc et brandissant une lance. Le Saint sauva le chasseur et la fresque rappelant cet événement se trouve dans l’église de Balme.

Il me raconta beaucoup de choses au sujet des « folletti, »  petites créatures malicieuses, ressemblant aux lutins qui enlèvent toutes les jolies filles et font mille farces.

La mère de Castagneri était une très belle femme aux cheveux blonds et chaque fois, lorsqu’elle dormait,  un certain « folletto » lui peignait les cheveux : il était donc toujours délicat. Une fois que le père Castagneri se rendait au Pian della Mussa, un autre folletto lui jeta de la neige au visage si bien qu’un jour il dit : « broutta  bestia, sei qui ? » (vilaine petite bête es-tu là ? » Alors le folletto s’enfuit et ne l’inquiéta plus. Il m’assura que ces histoires étaient vraies et qu’il était vrai également que les folletti mélangent paille et blé quand on veut le moudre. Un folletto nettoyait toujours l’étables de son oncle et s’occupait de la mule ; quand il se méfia de l’aide du folletto, la mule se cassa la patte. Après quoi les folletti ne furent plus si gentil avec lui et dans cette maison qu’ils semblaient tenir pour leur propriété personnelle, tous les meubles et les lits furent mis sens dessus dessous, on entendit de nombreux bruits étranges. Beaucoup de gens refusèrent de le croire et vinrent à la maison pour satisfaire leur curiosité, ils entendirent les bruits, mais quand ils entrèrent et allumèrent des allumettes, tout était tranquille. Dans une pièce une grande et lourde table ainsi que d’autres meubles s’envolaient, il était impossible de les garder immobiles. Son oncle était l’homme le plus fort et le plus grand du village et une nuit, lui et quelques autres entreprirent d’essayer de garder la table au sol. Au moment où son oncle la touchait, elle s’arracha de ses mains et partit en l’air à travers la pièce. Le propriétaire envahi de désespoir et de peur prit conseil du prêtre qui suggéra de mettre une image de Saint-Michel dans la maison et ceci fut efficace.

Il me jura que c’était vrai puisqu’il en avait été témoin.

A Lanzo, près du pont du diable se trouvent les « marmittes » ou bassins, proche du bord de la rivière on dit que les diables y préparaient leur mortier lors de la construction du pont pendant que les diablesses (leurs épouses) préparaient la charpente dans d’autres lieux.

Castagneri me certifia qu’une de ses tantes avait vu la procession des morts : en voici l’histoire.

Une nuit, une procession d’esprits habillés de blanc passait en chantant le miserere. Sa tante s’approcha de l’un d’eux tendant une chandelle à l’esprit pour qu’il l’allume, ce que fit l’esprit en disant qu’il serait le dernier à entrer au paradis parce qu’il ne pourrait plus voir son chemin. Il me raconta qu’il y avait eu également une boule de feu qui se dirigeait vers le campanile de Balme durant la nuit. Quand les gens s’arrêtèrent sur la route pour la regarder, elle grossit et ils dirent qu’il s’agissait d’un prêtre qui avait commis un grand péché. Pour sa pénitence, il était obligé d’aller comme une boule de feu depuis sa paroisse jusqu’à Balme en traversant Ceres et Alla. Il fallait que la boule de feu monte chaque nuit au sommet du campanile et que de là, elle se précipite par terre. On voyait aussi d’autres boules de feu divaguer dans les montagnes voisines.

Castagneri faisait partie d’une famille si nombreuse qu’elle semblait peupler la moitié du village et la coutume universelle des paysans d’adresser des lettres à : Monsieur Untel, mari de telle ou telle, fils de celui-ci et celle-là, etc. était plus utile que jamais. Dans le cas d’une paysanne, on ajoute aussi son nom de jeune fille.

 

Le malheureux patriarche de cette famille, Jean Pierre Castagneri, emmena l’été dernier (1912) deux alpinistes italiens faire l’ascension d’un col dangereux où se trouvait une crevasse couverte de neige qui s’effondra.

 

 

 

 

 

 

XXI -  Fin du jour à Balme.

 

 

Ses compagnons et lui firent une chute de 200 mètres. Lui et l’un des alpinistes furent tués, mais l’autre en réchappa miraculeusement.

Il y avait un autre paysan du nom de Jepp, également guide, qui me rapporta de nombreuses légendes et superstitions, mais s’il n’était pas d’humeur à parler et personne ne pouvait en tirer quoi que ce soit.

On dit aussi que quatre lumières ou flammes apparaissent sur ce campanile. Ce sont prétendument les âmes de quatre Saints réunis pour discuter de la bonne marche des villages.

 

Il me raconta que lorsqu’il y a de nombreuses vipères groupées en nœud, elles cachent une perle, et que si une vipère a une crête sur la tête, elle garde une pierre précieuse. Il me jura avoir vu une fois un gros scorpion ayant deux têtes et quatre yeux.

Selon ce qu’il disait aussi, on ne devrait semer les pommes de terre qu’après le premier vendredi suivant la pleine lune, et on ne devrait se couper les cheveux qu’à cette époque, sans quoi, ils repousseront trop vite. Il était aussi superstitieux que Castagneri.

L’oncle de Jepp monta au Pian della Mussa avec sa vache, et en cours de route un foletto lui jeta tant de pierres sur le dos qu’il dut fuir en courant. Ce n’était que pour lui faire peur. Une autre fois il allait chasser à la Mussa, là où les sorcières tiennent leurs danses en rond sabbatiques nocturnes, et son chien qui était très effrayé, demeura près de lui tout le temps. Il vit alors de nombreuses plaques de « muchette », une espèce de mousse, il y en avait tant qu’il prit peur. C’est le foletto qui les avait fait pousser, il y avait également de nombreux bruits de coups, mais ils ne durèrent pas. Il ajouta que lorsque les sorcières dansent, les marmottes dansent aussi et jouent de la musique. La graisse de marmotte, dit-il, est faite d’une huile qui ne durcit jamais et on l’utilise pour soigner n’importe quel mal sous le soleil.

Un soir, on se rendit à une maison de pierre dans la partie du village qui est au-delà du torrent. Elle avait un balcon bien décoré, comme celui des fermes suisses, avec le nom du propriétaire qui l’avait gravé, inséré sur les dessins. Au bout d’un petit moment, sa petite fille qui avait environ cinq ou six ans entra. Elle était ronde et grosse comme un pudding, avec des joues rouges brillantes et des cheveux noirs sous son bonnet coloré. Elle s’accrochait à son père, jetait des coups d’œil depuis l’arrière de ses pantalons, et soudain après avoir entendu quelques histoires de fantômes elle éclata en larmes. Son père lui tapota les joues, et il m’expliqua qu’elle était très jeune et qu’elle réclamait sa mère qui n’était pas rentrée. Rien ne put arrêter les hurlements, bien qu’on lui donne le chat blanc, ou qu’on l’envoie sur le balcon voir si sa mère arrivait.

Elle pleurait toujours plus parce que sa mère n’était pas là. On ne pouvait pas l’arrêter et il se faisait tard. On laissa le père qui faisait de son mieux avec sa fille dans les bras. Tous les paysans aiment leurs enfants et je n’en ai jamais vu un, être frappé ou maltraité.

J’ai vu de nombreux vieux et vieilles qui peuvent avoir été « des masche ,» c’étaient des vieilles personnes faisant deux fois leur âge, habillées pauvrement, parfois sans dent et presque aveugles, mais je n’avais jamais vu quelqu’un comme cette vieille femme, une possible « masca ,» assise juste à côté de la porte dans une étable de paysan. Je ne pense pas qu’elle pouvait marcher. Soit elle avait dormi là, soit on l’y amenait chaque jour. Elle était assise sur quelque chose qui aurait pu être une boîte et ses pieds se trouvaient sur une sorte de tabouret. Elle était complètement recroquevillée et sa peau avait presque la couleur du papier d’emballage marron, car c’était un mélange de saleté et de coloration due à la pluie et au soleil. Des mèches sales de cheveux noirs ébouriffés lui pendaient autour du visage, et je crois qu’elle n’avait qu’une dent. Une guenille marron et noire lui couvrait la  tête et toutes sortes de loques traînaient autour d’elle. Elle se tenait là, assise, marmonnant et ronchonnant, attrapant de ses fins doigts osseux, les guenilles et les objets qui étaient épars autour d’elle. Derrière se trouvait l’intérieur sombre de l’étable dans lequel aucun un rayon de soleil n’entrait jamais.

Un autre jour, me promenant sans but, je passais la tête dans une étable et vis une autre personne du même genre, mais elle avait les cheveux blancs et était assez vive pour se mouvoir. Elle me fit entrer et comme il y avait une petite fenêtre, je pénétrais juste pour voir à quoi ça ressemblait. Elle m’offrit une chaise cassée, mais je déclinais sa proposition en disant que je voulais seulement jeter un coup d’œil. Pensant que j’aimerais voir la vache, la vieille femme poussa un petit peu la porte de son étable voisine pour que la chaleur ne sorte pas. Elle me dit que c’était bien, qu’il faisait chaud à l’intérieur et que c’est là qu’elle dormait parce que c’était confortable. On ne voyait qu’un trou noir et je ne regardais même pas à l’intérieur, l’odeur de l’air qui en sortait était bien suffisante et faisant un geste d’excuse désespéré pour me retirer, je la laissais et sortis au soleil.

Le chemin près du torrent était très sauvage, il y avait souvent un tel vent qu’il était impossible de se tenir debout, mais quand on descendait et passait le vieux pont de bois, on avait la plus belle vue du village. Certaines maisons étaient construites directement sur les rochers surplombant l’eau bouillonnante et il semblait qu’elles auraient pu glisser à tout moment, tandis que d’autres étaient très vieilles et à moitié effondrées. Presque toutes les maisons avaient  une ou plusieurs pierres blanches au sommet des lauzes couvrant leur toit.

On disait, dans certains cas, que c’était pour éloigner les sorcières et d’autres fois, la foudre.

Une grosse roue en bois, proche, tournait rapidement sous l’effet de la vitesse de l’eau et au milieu des rochers à demi enterrés dans la mousse et les hautes herbes, il y avait un assez grand nombre de petites meules de pierre.

Les quelques derniers jours où j’étais à Balme, il plut continuellement. Parfois le soir, les nuages se levaient et je voyais alors que la neige sur la montagne était assez proche et qu’il suffisait de quelques jours de mauvais temps encore pour que Balme en soit recouverte.

Les paysans se dépêchaient sur les routes avec des parapluies bleus, des vareuses ou des châles sur la tête pour se protéger de l’humidité. Et il faisait humide ! Tout semblait imbibé d’eau à l’intérieur comme à l’extérieur, même la literie, car la brume s’infiltrait partout. Une partie de la route était spécialement sauvage avec ses grands pics déchiquetés où les nuages en se déchirant, passaient à grande vitesse. Une énorme pierre comme une tour se dressait au-dessus des autres et elle ressemblait exactement à un évêque enveloppé de longues draperies grises, les deux bras dressés, en train de prêcher aux pierres et aux rocs du voisinage. Quelques-uns des rochers ressemblaient aussi à des créatures surnaturelles qui auraient eu des bosses et des têtes bizarres.

Qui sait ? Peut-être ont-ils un jour vécu et ont été pétrifiés pour une raison ou une autre en écoutant le personnage étrange qui leur parlait ? Ce n’est que lorsqu’on voit de tels endroits que l’imagination vivace des paysans et leurs croyances aux fées et aux sorcières paraissent si naturelles.

 

J’aurais beaucoup aimé me rendre au Pian della Mussa, un grand plateau vert entouré de hautes montagnes, où on emmène paître tout le bétail, mais c’était trop loin car on pouvait se perdre dans le brouillard par ce mauvais temps. C’est autour de ce plateau et du chemin qui  y conduit que sont issues beaucoup de légendes et de superstitions et d’après toutes les descriptions, l’endroit devait être vraiment enchanté.

Je fus forcée de rester à Balme un ou deux jours de plus, car mon modèle devait finir de planter les haricots avant l’arrivée de la neige.

 

 

[1] En français dans le texte

Extraits du livre Piedmont

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