Extrait du livre Abruzzes

Extraits des premières pages

Comme dans son premier livre Savoie Estella nous emmenne au coeur des villages de montagne

CHAPITRE I

Premiers jours dans les Abruzzes

 

 

Au cours de l’automne qui précéda la Grande Guerre, notre train faisait son chemin en montant dans les Apennins dont les pentes étaient couvertes d’oliviers, d’amandiers et de vignes. C’était un étrange paysage que celui que nous traversions, et de place en place on apercevait une femme de paysan au teint olivâtre, vêtue d’un chemisier aux vives couleurs et d’un fichu rouge couvrant une masse de cheveux noirs, qui empilait des tomates mûres dans son panier. Puis on pouvait voir des bœufs rêveurs et lents, avec d’immenses cornes, labourant ou divaguant au hasard dans les prairies, ou broutant, ou encore se tenant dans le courant du vent pour se rafraîchir après l’intense chaleur du jour.

Partout lumière et soleil rayonnaient dans le ciel d’un bleu transparent, dans les montagnes pâles et miroitantes, ainsi que sur les pâturages secs et brûlés. Bien qu’il ne fût environ que quatre heures de l’après-midi, les paysans comme les animaux aspiraient déjà à trouver l’ombre des abris de paille où ils pourraient faire une pause momentanée dans leur travail.

Quand on arriva à la gare de L’Aquila nous dûmes porter nous-mêmes nos bagages dehors où nous trouvâmes un homme en blouse bleue et pantalon de velours chiffonné qui en se tenant sur une seule jambe était appuyé à un mur. Il nous accueillit en nous demandant ce que nous voulions d’une voix bizarre qui lui était particulière. Il se trouvait là une petite carriole avec une capote marron dans laquelle il nous empila avec nos bagages, avant de retourner à son occupation de s’appuyer contre le mur en se tenant sur une jambe. Notre cheval portait des  glands rouges et accrochées à son harnais, des cornes de métal et des poils de blaireau pour éloigner le mauvais œil, ainsi qu’une grand biga (sacoche pour recueillir les rênes) recouverte d’étain et garnie de clochettes brillantes sous le soleil qui tombait sur la route blanche conduisant à la ville en montant de la gare.

On était assis sous la capote marron et notre conducteur sous un parapluie bleu. On passa un verger d’amandiers dont le feuillage délicat projetait des ombres légères sur la terre ocre jaune et sur les murs blancs qui brillaient derrière les troncs d’arbres. Des groupes de femmes et d’enfants passèrent à côté de nous, portant sur leurs têtes de grandes conches (cruches d’eau).

Puis on arriva dans l’ombre de l’avenue de platanes qui menait droit à L’Aquila même. Il y avait eu le marché ce jour-là, et des paniers de tomates, de poivrons et de fruits étaient éparpillés autour de l’étroite place. Il s’y trouvait deux fontaines, une à chaque extrémité, avec des femmes allant et venant continuellement avec des conches remplies d’eau sur la tête, pendant que d’autres femmes et enfants portant de grandes boucles d’oreilles d’or et d’émaux discutaient et marchandaient. Des carrioles dont les côtés étaient entièrement couverts de dessins rouges bleus et blancs et dont les roues aussi étaient peintes, allaient en grinçant sur les pavés, tirées par les bœufs colossaux de couleur crème qu’on voit partout.

La place était entourée de petits arbres juste en train de fleurir, qui avaient l’air d’être des spirées, mais dont personne ne put me dire le nom ; et chaque fois que je le demandais, on me répondait que c’était simplement ‘des arbres,’ ou bien je recevais la réponse traditionnelle des Abruzzes « chi lo sa ? » (Qui le sait ?).

À l’une des extrémités de la place se trouvait l’église avec ses campaniles et ses cloches aux sons discordants. Par les portes cochères tout autour nous parvenait le bruit métallique du martelage du cuivre, car il y a partout des façonneurs de cuivre ; de grands chaudrons et des conches brillaient dans l’ombre des ateliers. Les maisons sont construites irrégulièrement à chaque étage avec des vieilles pierres gravées au-dessus de leur porte et à l’intérieur d’immenses cheminées ouvertes. Dans la rigole de la place dans laquelle l’eau s’écoule depuis les quatre-vingt-dix-neuf robinets de l’une des deux fontaines, on fait la plus grande partie de la lessive et les vêtements sont transportés sur la tête des femmes. On porte tout sur la tête depuis un pain de savon, des aiguilles à tricoter, et la laine : on pose ces choses sur un large plateau de fer ou sur des planches ou des pierres. Les femmes et les enfants roulent d’abord un foulard ou un morceau de tissu en forme de coussin plat qu’ils placent sur leur tête et sur lequel ils déposent leur savon ou leur plateau ; ils n’ont pas besoin de le toucher car ils ont un équilibre parfait et ne font jamais rien tomber. Ils montent et descendent les escaliers abrupts et les ruelles, ils discutent au marché ou tricotent pratiquement inconscients de la charge qu’ils transportent et ce ne sont que les enfants débutants qui lèvent occasionnellement la main pour ajuster l’équilibre.

L’Aquila est construite sur une colline et ses rues en forte pente conduisent en bas à la plaine. La ville a beaucoup souffert de nombreux tremblements de terre ; l’un des plus anciens recensé se produisit en l’an 1315, et ses répliques successives se firent sentir plus d’un mois. Les habitants qui campaient sur la place attribuaient leur malheur à leurs péchés et en pénitence ils construisirent  l’église de Santo Tommaso  pour que des prières y soient dites en permanence  par des nonnes pour la sécurité de la ville. La tradition rapporte que 99 villages alentour aidèrent à reconstruire L’Aquila. En conséquence 99 est depuis considéré comme un chiffre de bon augure. C’est pourquoi, selon une histoire locale, l’horloge du palais de Marguerite d’Autriche fille de l’empereur Charles V sonna 99 fois trois heures après le coucher du soleil. On construisit 99 églises, 99 places, et quand on édifia la fontaine Della Riviera sur la grand place, l’eau fut répartie à travers 99 bouches chacune se trouvant dans une tête sculptée existant encore.

Certaines de ces églises sont maintenant utilisées comme granges ou entrepôts. Les bœufs blancs sont amenés devant elles avec leur charroi de grain et à l’intérieur dans la pénombre des hommes empilent les sacs contre les murs. Étant donné la chaleur qu’il fait durant la journée, on est soulagé de quitter la pleine lumière du soleil de temps à autre pour descendre un passage sombre où l’on peut retirer ses lunettes de soleil, ou bien on peut entrer dans la fraîcheur rafraîchissante d’une église pour en admirer les belles sculptures de pierre.

Les principaux tremblements de terre recensés à L’Aquila eurent lieu dans les années 1015, 1049, 1456, 1462, 1616, 1703, et 1915. En 1703 deux mille personnes périrent et la majeure partie de l’église de Collemagio fut détruite : seule la façade subsista.

Le carnaval a lieu de nos jours après la Candelora (la Chandeleur, le 2 février), par crainte des tremblements de terre, car les tremblements de terre sont supposés se produire généralement en janvier. Il y a un dicton qui est : « ‘quand le froid est à son plus fort, le tremblement de terre est  maximum.’

En plus des tremblements de terre , L’Aquila à souffert de nombreuses guerres. C’est au cours  d’une bataille entre L’Aquila et Rieti que les rietinois arrivèrent à dérober à L’Aquila une cloche et un lion de marbre. Cette cloche fut placée sur une tour et baptisée la Aquilanella (la petite aquilaine) par plaisanterie envers les gens de L’Aquila. Plus tard les gens de L’Aquila récupérèrent la cloche et l’installèrent sur la tour de leur propre palais, et la baptisèrent la Rietinella (la petite de Rieti).

Les armoiries de L’Aquila sont un aigle noir sur champ d’argent : en 1566 des aigles furent dressés et entretenus par les autorités en pour honorer la ville.

Dans les magasins autour de la place on vend des légumes, des étoffes, des bijoux, du fromage, des paniers de rotin et de bois, des ustensiles ainsi que de longues corone. Voir la figure page 16 ce sont de longues chaînes de billes de sucre colorées liées ensemble avec des fils de soie et des paillettes rouges et vertes, elles sont complétées d’une croix en billes de sucre avec des fleurs en clinquant à leur extrémité. Les corone sont distribuées aux festas, anniversaires, et en d’autres occasions comme cadeaux porte bonheur, elles sont bénies par un prêtre et conservées en signe de dévozione ; dans certains endroits on les suspend aux pierres tombales et aux croix et elles y  restent en permanence ou bien on les enlève après quelques jours et on les emporte pour les conserver.

Quand elles sont accrochées sur les pierres tombales et que le sucre fond, on dit que le mort les mange cette croyance est plus forte à Scanno qu’à L’Aquila. Ces corones sont faites de diverses tailles d’une circonférence de trente centimètres jusqu’à un mètre ou un mètre vingt.

Tout le monde travaille sous les portes cochères des maisons et quand les ânes et les mules chargés passent en  frôlant les gens pour descendre la rue leurs propriétaires s’arrêtent presque toujours pour bavarder en agitant les bras et en criant comme s’ils étaient très en colère, mais ça ne signifie pas cela car c’est leur façon habituelle de dire bonjour et de mener les affaires quotidiennes, puis le tintamarre sans fin du battage du cuivre reprend.

Dans presque chaque maison se trouvent des cornes de bœufs, que ce soit au-dessus des portes ou sur une étagère ou au-dessus de la grande cheminée ouverte, (les cornes noires sont les plus belles) ; on trouve aussi la dépouille en décomposition d’un faucon ou d’une chouette pour éloigner le mauvais œil. Quand on prenait les porte-bonheur de corail que portaient les enfants et qu’on demandait à quoi ils servaient on avait comme réponse ou bien « chi lo sa, li portiamo tutti » (qui le sait on en a tous) ou bien on nous disait aussi qu’ils servent à éloigner le mauvais œil (malocchio). Les enfants ont les cheveux coiffés en brosse et un petit morceau d’étain ou de cuivre porte bonheur avec le numéro treize écrit dessus pendu à leur cou. Les porte-bonheur les plus courants sont une corne d’abondance, une corne simple, une grenouille, une tête du pape avec sa mitre et son crucifix, un poing fermé avec le majeur tendu, un fer à cheval, une botte, un canard, des clés entrecroisées, un licol (gobbetto), une grenouille associée à des cornes, un cœur, un balai, une bouteille, une paire de cornes ou un panier. Lorsque plus tard les gens furent en confiance avec nous, on nous apprit les moyens de se protéger du mauvais œil.

Les bigas sont de petites charrettes à deux roues pour la montagne dont les ridelles faites de fines planches espacées sont à claire-voie, elles ressemblent à un chariot à grandes roues avec deux montants à l’avant où une planche fixée sert de siège, tandis que l’arrière est réservé aux chargements. Sous les charrettes un grossier filet est fixé pour transporter n’importe quoi et souvent les enfants

Dans les rues étroites on voyait les garçons et les hommes confectionner les bigas en les couvrant d’étain brillant, de pompons en laine rouge, de corne, de clochettes, de croissants, de petits bossus ou de chevaux nombreux, ainsi que d’oriflammes en métal qui tournoient dans le vent et miroitent au soleil, afin d’éloigner des chevaux le mauvais œil. .Ou alors, pour orner les côtés des licols, ils façonnaient et gravaient  des dessins de la Vierge et du Christ, des fleurs et des têtes de chevaux et ils fixaient des cœurs de cuivre comme ornements aux harnais.

Des poils de blaireau assemblés ou des morceaux de corne remplacent les œillères et de la corne est placée également sur la boucle qui orne le harnais sur le poitrail. Les bœufs sont ferrés avec des fers à deux semelles et je pense que leur sabot fourchu est solidarisé par une partie en fer ; ces objets ainsi que des fers de mules et d’ânes sont fixés au-dessus des portes des maisons contre le mauvais œil.

On s’intéressa à l’une des nombreuses joailleries et en voyant des étrangers, le bijoutier sortit pour nous parler. Il nous invita à entrer pour voir les porte-bonheur et les amulettes qu’il vendait. En entrant on se trouva plongé dans l’atmosphère médiévale des Abruzzes avec ses nombreuses marques de croyances et de coutumes ancestrales. On lui demanda si on pouvait voir les porte-bonheur et il nous montra la médaille de San Benedetto qu’il vendait pour se protéger de la grêle, des éclairs et des voleurs. Il nous expliqua que pour ça, la médaille est accrochée au sommet des maisons sous les faîtages, en haut des campaniles, ou à la limite des champs. La médaille de San Antonio est supposée offrir une protection pour le bétail, et les chevaux et les paysans, s’ils venaient à la perdre, craindraient la mort de leurs animaux. Le corail rouge est l’un des porte-bonheur les plus courants et presque tout le monde en porte sous une forme ou sous une autre. Les cornes de corail sont spécialement efficaces contre le mauvais œil, mais le vendeur nous dit qu’on ne devait pas travailler le corail avec du fer car dans ce cas les cornes perdaient leur pouvoir (comme au cas où elles sont cassées.) Il vendait également des petites clés de fer qu’on pend au cou des bébés pour prévenir l’épilepsie et des clés de cuivre ou d’argent pour empêcher les convulsions. Il me raconta que du fait de leur couleur les clés d’argent sont le symbole à la fois de la Trinité et du Saint Esprit. On utilise également des morceaux de corne de cerfs ornées d’argent et tous les porte-bonheur sont généralement bénis par le prêtre.

Il attira notre attention sur les nombreuses représentations de Madones à l’Enfant sur lesquelles ce dernier a un collier de corail, puis et je me rappelais avoir vu également treize fourches utilisées comme décoration pour orner les bords d’un tableau de la Madone.

 

On acheta quelques porte-bonheur et on demanda d’autres informations. On apprit que si on pense qu’un animal est victime du mauvais œil, un morceau de tissu, dérobé en secret à la personne suspectée de jeter le sort et mis en contact avec l’animal le guérira, ‘à moins que sa maladie ne soit de volonté divine’.

Les premières jambières en peau d’ours que porte un enfant guériront un animal du mal de ventre. (On trouve des ours dans la montagne et il y a de curieuses croyances à leur sujet.) On pense que la rue odorante, la menthe, le sureau et les fougères ont un pouvoir contre les sorcières et une herbe ‘la sierpe’, que je ne suis pas arrivée à identifier, est réputée avoir un étrange pouvoir d’attraction à la fois sur les hommes et sur les animaux ; une fois on trouva une chèvre en face de cette herbe, mais quand on l’examina il ne restait que sa peau vidée de tout contenu.

On dit que les morsures de chats sont empoisonnées et que le poil d’un chat qui a mordu quelqu’un mélangé avec de la poudre d’ail guérira ces morsures ; le même remède s’applique aux morsures de serpents. (A ce sujet pour qu’un chat soit très bon, il faut qu’il ait été volé et non pas acheté.) Les poules noires ont des pouvoirs mystérieux et leur graisse est bonne contre les démangeaisons personne ne tue une poule noire de crainte de sept ans de malheur car son bec placé dans l’oreille d’un enfant pris de suffocation le calmera.

La poule qui chante comme un coq doit être aussitôt tuée, sans quoi le chef de famille mourra. Si une poule chante en direction des montagnes c’est bon signe, mais en direction de la mer c’est malsain. La croyance veut que les œufs oblongs donnent des coqs et ceux qui sont ronds des poules et pour obtenir de bonnes couvées, on met un clou au milieu des œufs. Si on place le nid dans le chapeau d’un homme ce sera une couvée de coqs.

Quand on quitta notre joaillier, les rues étaient envahies de gens qui y avaient trouvé refuge pour chercher une relative fraîcheur. Le ciel au soleil couchant était d’un cramoisi vif et les montagnes par rapport d’un profond pourpre rouge. Le coucher du soleil semblait faire écho au style passionné des gens. On entendait partout des cris, de la musique et des rires et cela se prolongea longtemps dans la nuit sous un ciel d’été sans nuage et sous les étoiles brillantes.

Le jour suivant on alla visiter la grosse forteresse carrée située hors de la ville et construite en 1534 par Don Pedro de Tolède ; mais il faisait chaud et quand on fut sur la rayonnante route blanche en plein soleil, on s’assit à l’ombre d’un amandier pour se reposer.

Après l’excitation de la ville c’était apaisant ; on  surplombait une forte pente roussie occupée par quelques amandiers et oliviers, au loin s’étiraient des rangées sans fin de basses  montagnes bleues. Plus haut sur la gauche se trouvaient les rochers dénudés du Grand Sasso  qui est la plus haute montagne de cette partie des Apennins, puis au-dessus et au-delà il y avait le bleu intense du ciel. La montagne tremblait dans la chaleur et la lumière.

 Des charrettes tirées par des bœufs blancs passaient devant nous avec des grincements de roues répétés, leurs conducteurs criaient  ‘ah ! ah !’ et les animaux se mettaient en branle au son de leurs voix. Des mules et des ânes étaient menés par des femmes et des enfants aux jambes nues qui les chevauchaient parfois ou qui marchaient sous des parapluies bleus au long de la route blanche et rayonnante. Ils tournaient à un virage sur la pente et ils réapparaissaient plus haut et plus loin sur la colline. Un chien perdu vint faire ami avec nous il s’amusait à essayer d’attraper des crapauds et de temps à autres des vipères dans les hautes herbes roussies, mais elles arrivaient toujours à s’échapper sous une plante qui ressemblait à une chicorée jaune avec des piquants. Le chien n’arriva qu’à se faire piquer le nez et il vint se coucher près de nous. Les gens ensommeillés bien que capables de surexcitation passaient continuellement près de nous sur les chemins des collines bleues et le soleil scintillant sur les harnais m’apportait des rêves du temps jadis dont je fus tirée par le chien  poussant une plante piquante contre mon pied.

 
 

 

CHAPITRE II

De l’Aquila a Mascione

 

 

 Nos amis de L’Aquila nous dirent qu'à environ cinquante kilomètres dans les montagnes se trouvaient de petits villages primitifs intéressants, du genre de ceux que nous souhaitions explorer.

On descendit donc dans la vallée pendant plusieurs kilomètres le long de bouquets d'amandiers de champs de maïs et de terres labourées. D'abord, il y avait des maisons paysannes et des granges, avec des pierres gravées surmontant les portes et les fenêtres, et on voyait des campagnards et des bœufs qui allaient lentement le long de la route. Puis on laissa derrière nous toute trace de vie humaine. Partout se trouvaient des étendues de cailloux et d’herbe brûlée et des montagnes nues qui, un pli après un autre, s'étendaient aussi loin que nous pouvions voir. Il y avait des ravins calcaires immenses éclairés par la lumière intense du soleil qui les surplombait fractionnée seulement par les ombres bleu-gris que les crêtes projetaient des unes aux autres. Plus haut se trouvaient des grottes dans les rochers et notre cocher nous dit que c'était les grottes où vivaient les brigands et que nous étions au milieu de leur pays. Bien en dessous au loin on voyait un village et on entendait des coups de feu et les cloches de l'église qui sonnaient alors qu'une longue procession de taches noires et blanches ressemblant à des fourmis poursuivait son chemin sur la route blanche jusqu'à l'église. Notre cocher nous raconta que ce village était proche de l'endroit où le célèbre brigand Caruso avait vécu et que sa mémoire terrorisait encore les habitants. Le cocher nous dit aussi que le village où nous allions était  rempli de brigands, mais qu'il n'avait pas peur d’eux, même en voyageant de nuit, car il n'avait pas d'argent ; par contre il ajouta qu'il avait toujours peur des loups et qu'il préférait voyager avec son revolver. C’est alors qu'il nous désigna un amandier proche et il nous dit que le berger qui était à côté avec ses moutons dormait généralement dans cet arbre par crainte des loups. Le chien du berger avait un large collier incrusté de clous dont les pointes étaient dirigées vers l'extérieur, il protégeait les moutons, mais souvent les loups s'arrangeaient pour emporter une proie avec eux.

Le cocher nous raconta que certaines personnes sont destinées par leur mauvaise étoile à devenir lupi minari (lupo manaro loup-garou) des loups-garous et il nous dit qu'ils en étaient conscients, alors avant le moment de leurs transformations fatales , ils prenaient soin de ne pas s’attaquer à leur propre cheptel en fermant avec soin la porte de leur étable avec le chien de garde à l'intérieur, puis ils mettaient la clé dans un endroit sûr. L’infortuné loup-garou répandait alors un peu d’eau dans la poussière sur le sol et se roulait dedans pour devenir un lupo minaro, en hurlant si férocement qu’il faisait se hérisser le poil de son propre bétail. Ceci rameutait tous les loups des environs en quête d’une proie. Pour finir, il revenait au seuil de son étable où il se roulait à nouveau dans la poussière pour reprendre son aspect d’homme.

Une nuit, deux amis gardaient du blé moissonné. A minuit l’un dit à son compagnon d’une façon mystérieuse : « Cher ami, nous sommes tous nés sous l’influence de notre propre étoile parfois bonne parfois mauvaise ; mon destin diabolique est d’être un lupo minaro, et l’heure est venue, mais ne crains rien ! Va-t’en et monte au sommet du tas de paille jusqu’à ce que je reprenne forme humaine, et quand tout sera redevenu paisible, je te dirai de descendre. » Son ami très effrayé grimpa sur le pailler, vit son camarade verser de l’eau dans la poussière puis se rouler trois fois dedans. Il se transforma alors en lupo minaro, levant la tête il montrait deux yeux rouge-sang et de ses mâchoires béantes sortit un terrible hurlement. L’écho de son cri résonna à l’entour et de toutes les directions apparurent des loups qui formèrent un cercle autour du pailler, humant l’air et observant l’homme terrifié qui était au sommet.

Tous les loups s’enfuirent enfin, mais l’un d’eux revint charriant la moitié d’un mouton et en regardant de biais pour être sûr que l’homme sur le pailler ne le voyait pas, il se roula trois fois dans la poussière humide et reprit son aspect humain. Il appela alors son compagnon :descends, tout est fini ! Le compagnon descendit et les deux amis préparèrent et firent cuire le demi-mouton, mais le lupo minaro ne mangea que très peu, car il était plus que rassasié de la viande crue dont il s’était déjà nourri.

Notre cocher ajouta qu’une fois quelqu’un avait offensé et frappé une autre personne. La nuit suivante, une meute de loups garous (lupo minari) extermina environ deux cents de ses moutons sans que le chien de berger n’aboie ni que le berger lui-même eut entendu quoi que ce soit. Les moutons étaient simplement saignés à mort, car les loups préféraient se gaver de sang chaud. Ceci ne put arriver que parce que les chiens et les bergers étaient ligati (liés, paralysés) par les lupi minari, leurs sensations ayant été endormies (anéanties) et leurs paupières écrasées de sommeil.

De la même manière les propriétaires d’oliveraies peuvent être ligati par des voleurs qui connaissent les ligazioni (incantations) adéquates. Nous pouvions nous  imaginer les sensations d’un berger isolé grimpant dans un amandier par une nuit de pleine lune lorsque chaque ombre prend une forme inquiétante et que même le mica des rochers reflète la lumière de la lune et brille comme les yeux féroces des loups qui guettent leurs proies. L’image donnait encore plus la chair de poule quand on apprit que la nuit de Noël, le lupo minaro (mâle) et la lupa mannora (femelle) se promènent, dit-on en ululando (hurlant) et troublent la paix de Noël. Pour les en empêcher, on installe au croisement des routes (cape croche) des petites croix blanches venant de la procession du jour de l’ Ascension.

On peut reconnaître un lupo mina à ce qu’il a des cheveux et des ongles qui ressemblent à ceux des loups, et que la nuit il hurle comme un loup. S’il rencontre quelqu’un, il le dévore, mais si celui qui le rencontre, a le courage de le combattre au couteau et de faire couler son sang, le lupo minaro  perd son apparence maudite et reprend son aspect humain.

 

Après ces histoires effrayantes on supporta plus légèrement le soleil éclatant du ciel clair d’été, et on continua jusqu’à ce qu’un tournant de la route nous dévoile une première aire de battage des blés. Sur le versant opposé de la montagne se trouvaient plusieurs cercles irréguliers bordés de ce qui paraissait être des murs de pierres qui les entouraient. Ces pierres avaient été rassemblées pour laisser un espace libre (aja) pour le battage. Ce n’est qu’après avoir exploré plusieurs fois des aje que je compris à quel point le battage est une activité simple, mais fastidieuse. Un peu plus loin on arriva à une colline couverte d’oliviers et de cyprès. On vit un moine en sandales et robe de bure marron qui suivait son chemin parmi les arbres au pied des pentes rocailleuses. Il portait un ballot ; notre cocher nous dit qu’il venait du monastère qui est au sommet de la colline couverte d’oliviers et qu’il se rendait au village qu’on avait vu bien en dessous de nous pour y mendier un sac de blé ou du pain. Il partageait son temps entre la prière le jardinage et la mendicité. On continua notre route et le cocher déclara qu’on ne devrait plus voir personne d’autre avant d’arriver à la maison du cantoniere (cantonnier), qui était à mi-chemin de notre destination et où on pourrait trouver de l’eau. 

On roulait à travers des collines nues en passant çà et là près de gros buissons dorés avec des branches dont les fleurs étaient les plus grosses que je n’ai jamais vues et qui ressemblaient  à de grosses pierres précieuses jaunes brillantes sur le fond bleu du ciel, les  montagnes violettes et les rochers nus. Il y avait aussi des chardons, des chicorées bleues et une petite fleur jaune pointue que je ne connaissais pas ainsi que de l’herbe sèche. Le seul signe de vie venait des lézards ou occasionnellement d’un serpent ou encore d’un faucon au-dessus de nos têtes. Il n’y avait de l’eau nulle part, seulement des pierres et des éclats de micas scintillant au soleil. On ne vit pas un seul paysan tout au long de la route avant d’arriver à la maison cantonnière. Là, deux jeunes filles basanées accoururent pour remplir des bouteilles d’eau glacées venant de la source et nous les tendirent pour boire, alors que les chevaux étaient conduits à l’étable commune qui est gratuite. On continua et on arriva vers de modestes champs de blé puis à un petit espace où il y avait de l’herbe, des fougères, des buissons et un petit ruisselet essayant de faire sa route dans l’herbe. Notre cocher se tourna vers nous pour nous dire : « C’est ici que les douze vaches qui sont les seules du pays sont gardées, elles viennent de Suisse et elles furent achetées et amenées ici pour leur lait. » Les vaches se trouvaient ici ou là au milieu des buissons  ainsi qu’une ou deux huttes de paille servant d’abri à leur gardien qui ne se trouvait pas sous un des abris, mais qui avait installé son grand parapluie bleu contre une pierre et il dormait étendu dessous. Un de ces abris en forme de berceau est représenté sur l’illustration I page 9, et il y avait un autre abri dont le toit de paille plat était soutenu par des grandes perches : sous celui-ci les vaches pouvaient se reposer  protégées de la chaleur. On approcha du garçon et de la tache de verdure et on se trouva de nouveau au milieu des rochers. On voyait un plus grand nombre de grottes dans la falaise et le cocher nous répéta qu’elles furent le séjour des brigands et , s’ils ne se trouvaient plus ici, on devrait pouvoir les rencontrer dans le village où nous nous rendions. Après plusieurs heures de silence il pointa son fouet vers la gauche et nous dit :« voilà Campotosto, allez-vous vous arrêter ici ou continuer jusqu’à Mascione ? »

« Vous nous dites que les gens sont plus intéressants et portent de plus jolis costumes à Mascione ? »

« Oui répondit-il, et il y a de quoi se nourrir  là-bas, du pain, de l’huile et les jupes des femmes ont de plus belles couleurs. » On lui répondit : «  donc on ira là ».

On passa de longs de champs de blé, de seigle, et d’herbe et le vent qui en caressait la surface les faisait monter et descendre comme les vagues de la mer. Des femmes et des enfants en jupes gaiement rayées travaillaient dans les blés, d’autres étaient accompagnés de mules et de chèvres et marchaient sur les sentiers. Au-delà s’étendait une bande de terre marécageuse de couleur vert brillant et terre de Sienne brûlée, puis quelques collines basses et Campotosto perché sur une colline derrière laquelle se trouvaient d’autres collines plus élevées. On parvint à une autre route étroite que notre cocher suivit aussi loin qu’il le pût puis il s’arrêta et nous dit : « Vous devrez marcher le reste du chemin, la route ne va pas plus loin. » Le village de Mascione était au-delà d’autres marécages et comme Campotosto  il se trouvait perché au sommet d’une colline. On lui demanda à quelle distance c’était et il répondit : « Qui le sait ? Une heure ou plus. Il faut que je sois de retour avant la nuit tombée. » Et là-dessus, il déposa nos bagages sur la route et s’en retourna. Il y avait une petite cabane proche d’où sortit une femme et on lui dit qu’on désirait laisser nos affaires chez elle pendant que nous allions au village. Elle nous aida à les mettre à l’abri puis on lui demanda s’il nous serait possible de coucher au village. Elle nous répondit en haussant les épaules : « Qui le sait ? »

« Si on ne le peut pas pouvons-nous dormir ici ? »

« Non, dit-elle, car mon mari et mes fils qui sont en train de drainer la prairie couchent ici ; nous n’avons qu’une seule chaise et quelques planches et il n’y a pas de place pour d’autres gens. » Elle nous dit de suivre la direction qu’elle nous montra, et on partit. Une portion de la route était sèche et une autre pleine de boue épaisse dans laquelle on s’enfonçait jusqu’au-dessus des chevilles ; tout le monde nous regardait, paysans, chevaux et mules. Les bêtes avaient des crinières et des queues splendides car on ne les coupe jamais et à l’exception des poulains, leurs pattes de devant étaient reliées l’une à l’autre par une corde « al pasquatore » (pour pâturer).

On apprit plus tard que cela servait à les empêcher de s’égarer loin dans la montagne, et que c’était habituel partout dans cette région. Avec leurs pattes avant les bêtes marchent, mais elles sautent avec leur train arrière de telle sorte qu’elles bondissent au-dessus des herbes comme des kangourous. Les poulains ont les pattes libres, mais ils ne s’égarent pas car ils ne s’éloignent jamais des bêtes plus âgées. En ville comme à la montagne on voit les poulains qui trottent près de leur mère. A Campotosto  les animaux sont laissés en liberté après le travail et quand on n’a pas besoin d’eux. Les mules et les ânes en montagne sont bien plus recommandés que les chevaux, surtout les ânes car ils peuvent tenir tout un jour sans se nourrir, de plus ils mangent moitié moins qu’un cheval.

On arriva alors au lit caillouteux de la rivière, il n’y avait que peu d’eau et on le remonta au milieu des pierres ; au-dessus de nous on voyait un sentier large de quelques centimètres qui semblait conduire au village. On grimpa donc sur la rive et on suivit les traces à travers un champ de blé puis on marcha au-dessus d’un mur de pierres branlantes.  Des têtes et des visages firent leur apparition nous observant derrière le blé et les pierres et nous demandâmes le chemin pour le village. On sauta du mur sur un sentier empierré et pentu qui nous conduisit enfin derrière l’église qui surmontait le sommet de la rive.

Les paysans nous suivaient et nous dirent où habitait le prêtre. On frappa à sa porte et une vieille femme toute brune et desséchée avec des cheveux noirs qui pendaient, ressemblant tout à fait à une sorcière entrebâilla la porte de quelques centimètres et nous scruta en restant derrière elle. Elle nous dît que le prêtre dormait et ne pouvait pas nous recevoir, on lui demanda jusqu’à quand il dormirait et elle répondit : « Qui le sait ? Il peut se réveiller dans une heure ou plus – c’e tempo (c’est le moment). Que voulez-vous ? » On lui dit qu’on désirait se loger et elle répondit que dans ce cas notre souhait était vain car le prêtre n’avait qu’une seule chambre, la sienne, mais que si on le souhaitait on pourrait revenir quand il se réveillerait. Elle tenta d’ouvrir la porte et nous dit que le cochon et un pot de cuivre l’en empêchaient, mais qu’elle l’ouvrirait une fois le prêtre réveillé. On partit à la recherche du municipio  (la mairie), et on fut dirigé vers une petite maison de pierres à la limite du village.

Comme une femme nous disait d’entrer, on ouvrit en poussant une grande porte de bois munie de grosses ferrures. L’entrée était voûtée et ressemblait à un petit cellier avec une volée de marches juste derrière la porte . Puisqu’on entendait des voix on frappa à la porte se trouvant au sommet des marches. « Entrez. » dit une voix et comme on s’avançait le silence se fit, puis cinq ou six hommes autour d’une vieille table ronde où ils étaient assis se levèrent ensemble, s’inclinèrent solennellement en silence et retirèrent leurs chapeaux.

Un homme portant un grand chapeau mou noir le menton appuyé sur la table et les bras étendus continuait de dormir. D’abord ces gens regardèrent mon chapeau car il était évident qu’ils n’avaient jamais vu un chapeau de femme auparavant. Ils jetèrent un regard à l’homme endormi et avec la même solennité ils s’assirent. Le maire se leva de nouveau quand on demanda s’il y avait des chambres disponibles dans le pays. Ceci brisa la glace et mon père leur dit de rester couverts, et ils remirent leurs chapeaux sur la tête avec un soulagement évident, puis le maire demanda à l’un d’entre eux de nous apporter deux chaises.

Cette personne partit les chercher et quand elles furent apportées on s’assit. Le maire s’assit lui-même disant qu’il allait réfléchir à la question. Je regardais ces gens l’un après l’autre en trouvant difficile de garder mon sérieux. Ils se ressemblaient tous, mais ils étaient tous différents l’un de l’autre quoiqu’ils aient tous porté de rudes vêtements de paysans, les vêtements eux même présentaient quelques différences, c’était comme s’ils avaient été un groupe de gnomes ou des pommes de pins enchantées qui auraient autrefois été des êtres humains. Mes yeux s’arrêtèrent sur le dormeur, sur quoi le secrétaire assis près du maire leva le bord du chapeau de ce dernier pour l’observer et constatant qu’il continuait de dormir, il rabaissa soigneusement le bord du chapeau. On demanda si on pouvait avoir deux chambres propres, le maire nous dit qu’il enverrait quelqu’un voir. Un homme grand portant un pantalon de velours côtelé déformé et qui avait une grande pipe se leva sans un mot et quitta la pièce puis après un silence prolongé le maire demanda s’il pouvait continuer sa réunion. On acquiesça de la tête et le secrétaire commença  à lire  des notes concernant des litiges entre paysans puis il s’arrêta, regarda l’homme endormi, leva de nouveau le bord de son chapeau pour voir dessous, hocha la tête contempla l’encrier et rebaissa de nouveau le bord du chapeau.

Tout cela me rappelait le loir et la théière d’Alice aux pays des merveilles, ou me faisait penser à une parodie de réunion Quaker. C’est alors que l’homme qui était grand revint déclarant qu’il y avait deux chambres. Après un plus long silence le maire dit qu’il libérerait la pièce de l’étage au-dessus, qu’il se trouvait une pièce vide à côté, et qu’on pourrait disposer des deux. On le remercia beaucoup en lui disant qu’on ne voulait pas le déranger. Il insista pour qu’on prenne les chambres et ajouta avec déception  qu’il ne pourrait pas nous nourrir car personne ne se trouvait sur place. On lui répondit que nous avions suffisamment de biscuits et de chocolat pour tenir une semaine. Il déclara qu’une femme nous prêterait deux verres apporterait de l’eau et ferait les lits et demanda s’il lui était possible de continuer sa réunion. On se leva pour partir en le remerciant sur quoi tout le monde se leva s’inclina en silence solennellement. L’un deux nous accompagna vers les quelques marches qui montaient aux deux chambres au-dessus.

Elles étaient de bonnes dimensions avec des murs enduits de plâtre peint en bleu, un sol de brique rouge et deux lits qui n’étaient pas faits. On ouvrit les fenêtres et on se pencha pour contempler la vue des pentes situées de l’autre côté de la partie marécageuse de la plaine. On entendit des pas et on se retourna pour voir une paysanne (Maria) d’un teint d’une profonde couleur café et des yeux noirs brillants, elle portait une tovagliola (un fichu local) bordé d’une broderie blanche, une robe  bleue et des colliers de corail rouge vif. Elle apportait deux verres ainsi que des draps et des serviettes. Avec les gens de la montagne on a rapidement la curieuse intuition d’une forte sympathie mutuelle, peut-être plus qu’avec d’autres gens, et on devint immédiatement amies. Quand je l’eus aidée à faire les lits je lui demandais si elle connaissait quelqu’un ayant des mules qui pourrait aller chercher nos bagages. Elle appela quelqu’un qui dit qu’il irait avec sa mule. On lui déclara qu’il vaudrait mieux qu’il se fasse accompagner par quelqu’un pour l’aider. Il s’adressa d’une voix forte au groupe de femmes en joyeuses jupes rayées qui portaient des colliers de corail et des châles et étaient occupées à nourrir les cochons, à filer et à discuter sur le pas de leur porte en face de nous. Elles refusèrent toutes d’y aller. Il héla alors un jeune homme qui avait une masse de cheveux noirs bouclés qui fut d’accord pour l’accompagner.

On partit par un raccourci très en pente et caillouteux et le jeune homme commença par nous demander ce que l’on allait chercher, si c’était du pain ou des pêches et si elles étaient dans un panier ou dans un sac en papier, si elles pesaient un ou deux kilos car nous dit-il si nos affaires pesaient plus de deux kilos il ne les porterait pas ! On lui dit que si elles n’avaient pesé que deux kilos on les aurait portées nous-mêmes et qu’il ferait mieux de s’en retourner, ce qu’il fit.

L’homme plus âgé amena alors la mule près d’un mur de pierres en ruine et me dit de monter dessus ; il n’y avait qu’un sac sur un bâti en bois avec des  pointes  permettant d’attacher nos valises. Mais si on se met à cheval en amazone ce n’est pas inconfortable. La bride habituelle pour un cheval ou une mule consiste en un anneau de corde qui lui entoure le museau et un bout de corde pour le tenir, et on s’en alla, équipé de cette manière. Par endroits il nous fallait traverser de la boue épaisse dans laquelle la mule s’enfonçait profondément pendant que le guide frayait son chemin sur le bord des ornières, là où elle avait un peu séché, puis on passa avec une sorte de saut au ralenti par-dessus de petits monticules qui avaient une crête très pentue. On arriva finalement et on installa nos bagages sur la mule avec nos provisions au milieu. Un côté était plus lourd que l’autre et au lieu de refaire l’équilibrage l’homme prit une grosse pierre qu’il glissa sous la corde tenant les bagages, car dit-il ça équilibrait et c’est toujours de cette manière qu’on faisait, surtout que la mule avait à porter une charge habituellement  légère. Après une heure encore de chemin on fut de retour. Pendant ce temps le bruit s’était répandu que deux étrangers étaient venus, et que l’un d’eux (moi-même) portait un bizarre chapeau blanc, et tout le village vint pour nous inspecter disant qu’on avait rien vu auparavant qui ressemble à mon Panama. Pendant qu’on montait nos affaires à l’étage ils me palpèrent de tous côtés, aussi bien ma jupe et mes vêtements que mon chapeau puis ils prirent en main le couteau, le crayon et les ciseaux qui pendaient à une chaîne attachée à ma ceinture et me demandèrent si j’étais tailleur. Ensuite ils voulurent voir mes cheveux ; alors pour les satisfaire, j’enlevais mon chapeau et à leur étonnement ils trouvèrent qu’ils n’étaient pas noirs comme les leurs, et que mes joues aussi étaient loin d’être aussi brunes.

Elles tentèrent de décoiffer mes cheveux, car elles étaient étonnées de voir que ce n’était ni des nœuds sérés ni des bonnets qui les empêchaient de se mettre en désordre, mais j’y échappais en leur disant : « un altra’volta. » Elles déclarèrent rapidement que je devais venir de très loin pour être si différente et que je tomberai certainement malade dans leurs affreuses montagnes dures et rocailleuses, car on n’y trouvait aucune nourriture raffinée. Je leur dis que je pensais que c’était un bel endroit et pour m’échapper de la foule je me mis à parler avec une mère qui était en train d’allaiter son bébé. On se promena ensemble au long d’un sentier sablonneux pentu. Il me semblait que j’avais presque gagné sa confiance car elle discuta avec moi et me dit de nombreuses choses. Je me demande si son amitié venait du fait que je regardais au-delà de son enfant et non pas directement vers lui. Je savais que si quelqu’un ayant un enfant rencontre une personne douteuse et que cette personne donne un baiser à l’enfant, il s’agit d’une sorcière. Pour gagner la confiance de cette femme je marchais à côté d’elle ou derrière elle car  « On doit toujours s’asseoir à côté d’une personne et non face à elle, celui qui s’assied de face est un jettatore (celui qui possède le mauvais œil). » Progressivement je recueillais les chants qui suivent, et qu’elle eut beaucoup de mal à me répéter clairement. Elle m’indiqua également les remèdes utiles lorsqu’on a trop mangé et qu’on a mal au ventre.

Dietro a quell’ altare                      Derrière cet autel

C’erano tre campane,                     Il y avait trois cloches,

Tre campane tre carrafine !             Trois cloches et trois coupes.

S’è partorita la Madonna                 La Madone a été délivrée

Ed ha fa un bel Bambino                 D’un beau Bébé

Che si chiama Salvatore.                 Qu’on appelle Sauveur.

Salvatore gira per la casa,               Le Sauveur va et vient dans la maison,

Arriva la madre                            La mère arrive,

E gli da un bacio.                          Et lui donne un baiser. 

« Madre, madre,ho fame »             « Mama, mama, j’ai faim »

Figlio, figlio, nonc’é pane,               Mon fils, mon fils, il n’y a pas de pain

Vattene al scuola,                         Vas à l’école,

Che ci troverai Santa Nicola            Tu y trouveras saint Nicolas,

Che ti dara un tornesino                Qui te donnera une petite pièce

E ci comprerai un panellino.             Et tu t’achèteras un petit pain.

 

NASCITA DI GESU CHRISTO     LA NAISSANCE DE JESUS CHRIST

 

Gesù Christo, picirillo,                     Jésus Christ, tout petit,

Bianco, ruscio, e tinirello,                Blanc, rose et tendre,

Aveva na vesta tricanella,                A une robe bleu pâle,

Dio mio, quant’era bella !                 Mon Dieu, comme il est beau !

Ri dintucci so’ di cristallo,                 Ses dents sont de cristal,

Ri labrucci so’ di curallu,                   Ses lèvres sont de corail,

Ri capilucci so’ fila d’oro.                  Ses cheveux sont des filaments d’or.

Chi ri vede ? Concetta d’amore,        Qui le regarde ? La Madone d’amour,

La Madonna ri teneva in braccio,      La Madone Le tient dans ses bras,

San Giuseppe faceva la fascia,          Saint Joseph Lui avait fait ses langes,

Ri cuglieva ri belli scuiri,                 Il regardait les belles fleurs,

Ri faceva ri fasciaturi ;                   Il avait fait les liserés,

Ri cugleva le belle stelle,                Il regardait les belles étoiles,

Ri faceva le cuppurelle.                  Il avait fait son bonnet.

 

Elle me dit que dans le cas où les bébés ont mal au ventre il est bon de secouer la chaîne de la cheminée et de lui faire un signe de croix sur le nombril en disant ces mots :

Muglicolo, Muglicolà,                     Mal de ventre, mal de ventre,

Pan di segale,                              (Voilà) du pain de seigle,

Pan di grà,                                  (Voilà) du pain de blé,

Guarito il muglicolà.                      (Et) le mal de ventre est guéri.

 

Pour soigner une indigestion on fait un signe de croix sur l’estomac avec le pouce et on répète les mots suivants en regardant au ciel :

Dimonio cala,                              Démon, descends

Col corno mancino                         Avec ta corne gauche

Sbucciale ecco                               Perce là.

 

Puis on dit en montrant du doigt le nombril :

I maccheroni buttali di quà,             Jette les maccaroni de ce côté,

Il baccala di là,                               La morue de l’autre côté,

E isso spedaccialo                          Réduis les en miettes.

Un nœud fait avec une bande de peau de chien et gardée dans la poche protège des morsures de chien me dit mon amie, et on doit également répéter :

Cane, canetto                                Chien, petit chien,

Quando nacesti tu                         Quand tu es né

Nonc’era Cristo                             Le Christ ne l’était pas

Cristo nato                                   Maintenant le Christ est né

Cane legato.                                  Le chien est attaché.

On doit faire cela trois fois et le chien restera paralysé jusqu’à ce que les nœuds soient défaits et que les mots soient trois fois redits à l’envers. Les mots qui guérissent changent pour chaque affection. Le guérisseur est quelqu’un de spécial qui apprend les mots magiques la nuit de Noël, quelqu’un qui les entendrait alors gagnerait le pouvoir de guérir, mais si ces mots sont appris lors d’autres nuits leur pouvoir est nul. Les paysans dans toutes les Abruzzes disent toujours que les mots magiques ne doivent être enseignés que la nuit de Noël.

On arriva au bout du chemin sablonneux et la jeune femme semblait maintenant avoir hâte de me laisser ; il est possible qu’elle n’aimât pas être vue en train de parler si familièrement à des étrangers, surtout que je venais juste d’arriver et que j’avais parlé de croyances locales. Donc je lui dis bonne nuit et regagnais nos chambres.

Les derniers rayons d’un soleil orange rentraient à flot dans la chambre pendant que nous lavions les deux épaisses assiettes creuses comme des bols et les verres que Maria nous avait prêtés. On se mit à la fenêtre pour regarder la lune se lever et de drôles de bruits bizarres nous parvenaient du village. On entendait les chants murmurés par les femmes qui passaient sous nos fenêtres en portant leurs grandes conches d’eau sur la tête, alors que les cochons qui durant le jour restent à prendre le soleil dans la terre derrière chaque maison de paysans grognaient et geignaient en réclamant leur pitance du soir. Certains d’entre eux suivaient leur maître, d’autres faisaient des poussées contre les portes des maisons en grognant jusqu’à ce qu’on leur ouvre et que le maître sorte pour les nourrir avec ce qu’il avait dans des baquets de bois. Les cochons grognaient de plaisir en fourrant leur naseaux dans la nourriture, des enfants riaient et s’amusaient avec les cochons comme s’ils étaient des chiens tandis que les femmes étaient assises pour bavarder ou chanter autour de ces baquets de bois.

Plus tard Maria nous raconta que les paroles d’une de ces chansons étaient les suivantes :

« Quanne te vede à la finstra stare,             Quand je te vois à la fenêtre,

Un angelo me sembra de vedere ;               Il me semble que je vois un ange ;

Subitamente te vede rrentrare                     Soudain je te vois te retirer,

Bellina, chi t’e fatto dispiacere ?                  Ma chérie, qu’est-ce qui t’a déplu?

Ritorna o bella a la finestra stare                  Reviens ma beauté, reste à la fenêtre,

Non me fa vive ‘n tanto dispiacere !»           Ne me laisse pas vivre dans un tel                                                                                                  désespoir.»

De temps à autre on entendait un chien aboyer en bas dans la vallée puis ensuite il y avait un  bruit mystérieux et faible, quelque chose entre le bruit des pas et un bruit sourd et peu à peu les différents troupeaux de moutons étaient ramenés dans les petits espaces libres du village. Après avoir pâturé dans la montagne toute la journée on les faisait revenir pour la nuit afin qu’ils soient protégés. Il y en avait une quarantaine sur la placette carrée faisant face à nos fenêtres et beaucoup plus haut, au milieu du village. Ils bêlaient   longtemps tandis que les chiens avec leur collier à grands clous de fer en faisaient plusieurs fois le tour pour vérifier qu’ils étaient en sûreté, et peu à peu les deux troupeaux de moutons se couchaient et s’installaient pour la nuit. La lune se leva comme un gros ballon d’or pâle, une étoile filante traversa le ciel puis les murs blancs des maisons se mirent à briller sous le clair de lune jetant dans une obscurité plus profonde les petits passages sombres et ténébreux entre les bâtiments. Les cloches de l’église sonnèrent l’heure et d’une ou deux fenêtres seulement sortait la lueur d’une petite lampe à huile car le village était endormi. J’étais assise regardant les brebis dormant au clair de lune ; parfois l’une d’elle bougeait et bêlait ou un chien aboyait, peut-être à cause de l’odeur des loups qui leur parvenait de loin dans l’air chaud de la nuit.

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